JACQUES LOEW ET LA PAROLE

 

« Comme la pluie et la neige descendent des cieux

et n’y remontent pas sans avoir arrosé la terre,

sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer

pour fournir la semence au semeur et le pain à manger,

ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche,

elle ne revient pas vers moi sans effet,

sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission. »

 

pouvons-nous lire dans le livre d’Isaïe (Is 55, 10-11).

Nous avons tous été, un jour ou l’autre, étonnés, émerveillés à la vue d’une petite fleur, d’une plante frêle, poussant dans un endroit où on ne l’attendrait guère, dans un mur, au milieu d’une route asphaltée ou dans une minuscule aspérité d’un bloc de rocher. Comment cette petite graine a-t-elle pu parvenir jusque-là ? Comment a-t-elle réussi à se fixer et à prendre racine dans un endroit si peu propice ? Comment a-t-elle pu grandir, faisant même parfois éclater le rocher ? Miracle de la nature !

Quand Jacques Loew racontait sa vie, il ne manquait pas de rappeler comment il avait fréquenté l’Ecole du Dimanche protestante et comment certaines paroles de Jésus s’étaient alors  inscrites en lui – bien à son insu – mais avec une force qui devait, des années plus tard, leur permettre  de germer et de devenir pour lui des questions et des signes dans sa recherche d’un sens à sa vie.

Je pense que tous ceux qui ont eu la chance de connaitre Jacques Loew ont été frappés par la place qu’il donnait à la Parole de Dieu. Cette Parole lue et relue, tout au long de sa vie. Avec le petit Samuel, il aurait pu dire : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute. » Comme il l’exprimait dans un de ses livres :

« Pour savoir le secret d’un ami, je n’ai qu’un moyen, c’est de l’écouter, surtout quand je devine que cet ami a des choses graves à me dire et que je les ignore. […] Beaucoup d’entre nous cherchent sincèrement Dieu, mais pour ainsi dire, ne l’écoutent jamais. Ils se fabriquent alors un Dieu à leur idée et très vite, la vie leur montre que leur idée n’était pas la bonne ; ils recommencent alors parfois, ou parfois se découragent et abandonnent. Mais ils ne se sont pas demandé si, après tout Dieu n’a pas dit lui-même qui il était, s’il n’a pas parlé Lui-même, s’Il n’est pas son propre témoin. […] Seul Dieu peut parler de Dieu. Seul Dieu peut faire découvrir Dieu. Quand on a compris cela, on n’est pas loin de la découverte de Dieu. Mais il faut longtemps pour le comprendre. » (J. LOEW, Dans la nuit j’ai cherché, p. 10-12)

Dans un autre de ses livres, où il veut dresser le  portrait de l’apôtre d’aujourd’hui, il parle des trois temps de la Mission que l’apôtre doit trouver dans sa propre vie ; il écrit :

« lui (l’apôtre) a besoin de l’amitié de son équipe, de l’affection des chrétiens d’un quartier ; lui aussi a besoin de la Parole, sans cesse redécouverte et vivante ; lui aussi se nourrit du sacrement de l’Eucharistie et se rénove dans la Pénitence, »  et il ajoute : « Mais s’il fallait donner une priorité à ces temps de l’apôtre, et peut-être une priorité dans les années qui viennent pour la chrétienté qui se fonde, il me semble qu’il faudrait situer au premier plan le temps de la Parole. C’est elle qui, lue, écoutée, méditée, mâchée à longueur de jour donnera leur dimension à l’amitié et à la vie sacramentelle. » (J. LOEW, Comme s’il voyait l’invisible, p. 216)

Il ne serait pas difficile de citer encore de nombreux autres textes de Jacques qui témoignent de son amour pour la Parole. Mais je voudrais, en lui donnant largement la parole, relever quatre facettes de ce rapport de Jacques avec la Parole de Dieu, avec la Bible.

L’ANCIEN TESTAMENT OU L’HISTOIRE DU DESSEIN DE DIEU

Dans son livre Mon Dieu dont je suis sûr, Jacques Loew nous raconte sa découverte de l’Ancien Testament. Les Evangiles et les Psaumes avaient accompagné sa recherche de Dieu, mais quand il aborda l’Ancien Testament, il fit l’expérience que beaucoup de lecteurs ont faite pour s’y être lancés sans guide. Il découvre des pages poétiques et lumineuses, mais aussi « certaines pages que l’on disait être l’Histoire Sainte et qui étaient une suite de ruses, de guerres, d’hypocrisie quand le peuple choisi par Dieu sacrifiait aux idoles des païens. » Mais il ajoute :

« Là pourtant se trouvait le point capital. Quand je le découvris, ma Bible en fut transformée : la Bible est le terreau humain des joies et des espérances de l’homme, de ses angoisses et de ses tristesses, de ses pires déchéances et de ses résurrections. L’homme révolté et l’homme transfiguré en sont les deux protagonistes et Dieu est là, présent, tendre et fort. […]  Dieu venant à la rencontre de l’homme, l’homme cherchant Dieu ou le fuyant : un Amour, une liberté. […] Non, je n’avais pas à m’étonner des ces ‘hommeries’ racontées par la Bible, où le meilleur et le pire s’enchevêtrent. Elles étaient la preuve salutaire que Dieu prenait chacun de nous et l’humanité de chaque époque où elle en est, même quand ce n’est pas joli du tout. Et du coup, la Bible devenait l’histoire profonde de ma vie. » (J. LOEW, Mon Dieu dont je suis sûr, p. 108-109)

Pour bien comprendre cette découverte de Jacques, il faut la replacer dans son époque ; une époque où la Bible, et surtout l’Ancien Testament paraissait réservé aux Protestants. Et c’est justement un petit livre protestant – et donc à l’Index dans ces années-là – qui allait lui servir de guide pour découvrir l’Ancien Testament.

Comme il le dit dans le Journal d’une mission ouvrière, il avait jusque-là une « vision religieuse du monde, mais  pas à proprement parler historique. ». A travers l’histoire du peuple de Dieu telle que la Bible nous la raconte, « je découvrais non seulement la formation de notre religion chrétienne et sa préparation mais une vision historique du monde. L’histoire sainte devenait l’histoire tout court, la révélation du dessein de Dieu dans le monde. Le Dessein de Dieu, tel était le titre d’un petit livre publié en 1943 par Suzanne de Dietrich et qui a été pour Jacques Loew, comme aussi pour bien d’autres croyants, une clé pour l’Ancien Testament :

« Avec Suzanne de Dietrich et quelques autres, je voyais comment l’histoire numéro un, c’était non celle des doctrines économiques ou des techniques, ou l’histoire des esclaves, des serfs et des prolétaires vers leur émancipation, mais l’histoire de la volonté de Dieu pour l’humanité. Et cette histoire se faisait et se fait dans et par l’histoire humaine. » Elle est « le combat incessant entre Dieu qui appelle et l’homme qui résiste » mais pas en quelque sorte,  l’histoire d’une âme de chaque homme tout seul en face de Dieu, mais de l’homme dans son groupe social. Ainsi peu à peu, je retrouvais vitalement l’histoire du plan de Dieu dans le monde […] Pour celui à qui Dieu ouvre les yeux … la Bible devient les Gesta Dei per Christum, en qui toutes les détresses de l’homme et toutes les énigmes de l’histoire trouvent leur réponse. » (J. LOEW, Journal d’une mission ouvrière, p. 228-229 ; J. Loew, reprend ici plusieurs expressions du livre de Suzanne de Dietrich)

Dans cette lecture de l’Ancien Testament, la personne de Jésus prenait corps. Comme il l’écrira bien des années plus tard :

« Si la Bible est l’Histoire Sainte de Dieu prenant en pitié et en patience notre humanité, elle l’est avant tout parce qu’elle prépare la venue de « ce Jésus qu’on appelle le Christ » comme dira saint Matthieu. […] Chacune des rencontres d’alliance entre Dieu et l’homme a sa signification en elle-même, mais en même temps, elle conduit vers un autre, vers Quelqu’un. […] L’Ancien Testament est la préhistoire du Christ. […] Ainsi ce Christ Jésus, Dieu fait Homme, vers qui mon cœur m’avait conduit comme vers le fruit possible de l’Amour démesuré de Dieu, je l’ai trouvé annoncé, prédit et parfois presque décrit tout au long des deux millénaires qui le précèdent et le préparent. Jésus Christ n’est pas un enfant trouvé on ne sait comment sur une crèche. Le long cortège du peuple de la Bible marchait depuis deux mille ans vers Bethléem, » (J. LOEW, Mon Dieu dont je suis sûr, p. 111-112)

PRIER AVEC LES MOTS DE  DIEU : LES  PSAUMES

Le Psautier tient dans la Bible une place particulière. « Les psaumes sont comme un résumé : toutes les richesses révélées contenues dans les récits, les préceptes, les exhortations, les promesses et les menaces des autres livres vétérotestamentaires, nous les retrouvons résumées dans les psaumes sous forme de prières » écrit P. DRIJVERS, dans Les Psaumes (lectio divina 21), p. 16.

Dans la plus grande partie de la Bible, c’est Dieu qui parle aux hommes ; dans les psaumes, au contraire, c’est l’homme qui parle à Dieu. Mais cette réponse de l’homme à Dieu, qui lui a parlé, est elle aussi toute entière Parole de Dieu. C’est l’Esprit qui nous apprend à prier : « simples bégaiements au début, peut-être balbutiés inconsciemment ces paroles divines façonnées sur le mode des conversations humaines pénètrent peu à peu, doucement, sans violence, au plus profond du cœur de l’homme. » (L. MONLOUBOU, L’âme  des psalmistes (Parole de Vie), p. 14)

Les Psaumes sont l’écho d’une expérience religieuse, celle d’hommes qui ont cherché Dieu et qui l’ont rencontré, non dans des circonstances extraordinaires, mais à travers les difficultés et les joies que tout le monde traverse.

Telle a été l’expérience de Jacques Loew : les Psaumes, comme les Evangiles, ont accompagné son chemin de conversion. Voici ce qu’il écrit lorsqu’il évoque son deuxième séjour en Suisse pour raison de maladie :

« Or tandis que mon cerveau agitait ces grandes pensées sur Dieu et ma liberté de choix face à toutes les religions, il se passait ceci qui me parait aujourd’hui bien comique et attendrissant dans la mesure où Dieu devait bien en être l’inspirateur : je récitais le bréviaire ! Oh ! non pas le livre relié de noir à tranches rouges ou dorées de l’époque, mais cependant un bréviaire véritable de ma confection puisque, bien entendu, celui des curés m’était inconnu et m’aurait horrifié ! Le Nouveau Testament de poche que m’avait donné le pasteur contenait aussi les Psaumes. Je lisais donc chaque matin quelques Psaumes, un passage des Evangiles et la fameuse Imitation de Jésus-Christ, que j’avais dédaignée à Nice. » (J. LOEW, Mon Dieu dont je suis sûr, p. 92)

Ces Psaumes, Jacques ne va plus les lâcher. Ceux qui ont eu l’occasion de voir son Psautier en sont convaincus ; un petit Psautier de la Bible de Jérusalem, tout souligné et annoté de son écriture si caractéristique. Jacques a continué à travailler ces textes jusqu’à la fin de sa vie. Il aimait à se servir pour cela de la traduction d’André CHOURAQUI et d’un autre livre (sans nom d’auteur)  intitulé Parole et Esprit du Psautier chrétien. Il cherchait à approfondir le sens des mots bibliques, dont il voulait retrouver la saveur originale qu’une traduction ne peut que rendre très partiellement. Pour s’en convaincre, il suffit de relire les pages 121-135 de son livre Mon Dieu dont je suis sûr, où il parle de la Todah, puis de ces mots intraduisibles de la Bible pour exprimer la tendresse et la fidélité de Dieu.

Les Psaumes sont les témoins d’une humanité véritable ; des hommes y crient leurs peines et leurs joies, leurs détresses et leurs attentes. Mais ils crient devant Dieu ; ils s’adressent à Quelqu’un. Je me souviens d’un confrère sur son lit d’hôpital, ne pouvant plus parler à cause de son cancer à la gorge et qui me disait en écrivant sur une tablette : maintenant je comprends les psaumes !

C’est sans doute son expérience de la maladie comme aussi son attention aux problèmes des hommes durant son travail de docker et son ministère au milieu des ouvriers, qui ont donné à Jacques ce goût et cette familiarité avec les Psaumes. Les mots des psalmistes venaient spontanément sur sa langue. Au début de Mon Dieu dont je suis sûr  (p. 6-7) quand il présente ce livre comme un regard sur les 50 années écoulées depuis le Jeudi-Saint 1932 et qu’il s’interroge sur les raisons qui l’ont amené à partager ainsi son expérience, Jacques écrit : « Plus dynamique est la réponse que je puise dans ma Bible » et alors, coup sur coup, il cite quatre passages tirés des Psaumes.

Dans livre publié en 1957, Dom Célestin CHARLIER écrivait : « Pour savoir prier dans les Psaumes, il faut savoir tirer de toute la Bible une prière. La vieille version gallicane n’est pas seule responsable, malgré ses bévues, de l’ennui que beaucoup de prêtres éprouvent à la lecture du bréviaire. Tant qu’ils ne retrouveront pas véritablement une familiarité profonde avec toute l’Ecriture, aucune nouvelle version, même en langue vulgaire, ne les introduira à l’esprit de la prière liturgique. » (C. CHARLIER, La lecture chrétienne de la Bible, (Livre de Vie 46-47), p. 340). Jacques Loew, j’en suis certain, aurait bien passé ce test !

A  L’ECOLE  DE L’APOTRE  PAUL

En relisant le Journal d’une Mission ouvrière, je me suis posé la question : comment s’est faite la rencontre entre Jacques Loew et saint Paul ? Quand Jacques a-t-il vu en Paul le modèle de l’apôtre ?

En effet, quand Jacques raconte sa découverte de la Bible, après avoir mentionné l’importance des Evangiles et des Psaumes, il écrit : « Il y avait bien, aussi, saint Paul, mais en dehors de quelques phrases qui m’atteignaient en plein cœur, j’expérimentais ce que saint Pierre écrivait aux chrétiens d’Asie Mineure : « Dans ses lettres, il se trouve des passages difficiles ! » (J. LOEW, Mon Dieu dont je suis sûr, p.108)

Bien sûr on peut penser que l’itinéraire de saint Paul était particulièrement parlant pour un converti, ayant vécu lui-même une expérience qui avait transformé sa vie. Mais il y a bien des différences entre le cheminement de Paul et celui de Jacques Loew.

Paul sur le chemin de Damas était un croyant, animé par sa foi juive et prêt à tout donner pour que ses frères ne se laissent pas dérouter par l’annonce chrétienne.  Renversé par la rencontre avec Jésus Ressuscité, il se met immédiatement à annoncer avec ardeur cette foi qu’il voulait détruire. Comme il le dit lui-même : « Les Églises de Judée […] avaient seulement entendu dire : « Celui qui autrefois nous persécutait annonce maintenant comme une bonne nouvelle la foi contre laquelle il s’acharnait. » (Ga 1, 22-24)

Au contraire, Jacques Loew nous dit clairement qu’à 24 ans, il était parfaitement incroyant. C’est au cours de sa maladie que la question du sens de la vie, puis celle de Dieu et finalement celle du Dieu de Jésus-Christ, se sont posées à lui.

On pourrait mentionner un élément plus proche : le besoin de faire connaitre ce Dieu qui s’est ainsi révélé, de dire cet amour inouï. Ce que Paul exprime en Ga 2, 20 : « Il m’a aimé et il s’est livré pour moi. » Mais cela, n’est-ce pas le désir de tous les convertis, au cours de l’histoire ?

Il me semble que pour comprendre la place que Paul va prendre dans la vie de Jacques Loew, il faut partir de son expérience missionnaire à Marseille. Dans le bilan daté de janvier 1953, des onze années qu’il a passées au milieu des dockers, Jacques se pose la question de la mission. Qu’est-ce que la mission ? Et il écrit :

« A force d’élargir ce mot de « mission » on lui enlève sa force de pénétration. Il y aurait une tendance qui consisterait à dire aux missionnaires acceptant la charge d’un secteur territorial : « Organisez votre église en paroisse modèle : ayez toutes les œuvres, toutes  les aumôneries. Donnez satisfaction à tous les milieux chrétiens. Ensuite allez aux éloignés.

Le Christ, au contraire, disait à Paul : « Va, c’est vers les incroyants que je veux t’envoyer ». Car il savait bien que si l’on veut fignoler à fond les œuvres de la paroisse et bichonner la brebis fidèle, jamais on n’arrivera aux quatre-vingt-dix-neuf perdues. » (J. LOEW, Journal d’une Mission ouvrière, p. 258)

On sent bien ici la préoccupation de Jacques, qu’il exprime davantage un peu plus loin :

« Devant les constatations précédentes : absence habituelle du besoin du divin, laïcisation du message chrétien, je suis certain que la Bonne Nouvelle du Royaume ne pourra passer que par de petites cellules chrétiennes qui proliféreront agglutinant les voisins d’alentour. C’est ainsi que le christianisme primitif s’est développé. » (id. p. 274)

Ce modèle de la mission, Jacques Loew l’a trouvé dans les écrits de saint Paul : « Je viens de relire –  écrit-il – tous les textes de saint Paul sur son attitude missionnaire. J’avoue que lorsque j’ai repris tous ces textes au bout de onze ans, je ne vois pas de meilleures justifications, ni de  plus adaptées aux circonstances actuelles, que celles données par saint Paul. » (id. p. 275)

Paul lui parait le modèle qui réussit à tenir ensemble cette « foi brûlante dans le Christ, seule source de salut » et une activité apostolique débordante. Dans son livre Comme s’il voyait l’invisible, Jacques revient sur ce point et il définit l’apôtre comme l’homme de la foi, de la Parole et de la pauvreté. Citant He 11, 27 « comme s’il voyait l’invisible, il tint ferme »,  – que     Jacques attribue ici à Paul – , il commente : « l’apôtre, c’est celui qui fait profession de guider les hommes vers l’invisible. Le voit-il lui-même ce but caché ? Directement non. […] Il est l’homme de la foi : il ne voit pas, il ne sait  pas, il croit. » (J. LOEW, Comme s’il voyait l’invisible, p. 14)

Et un peu plus loin : « Quand on dit de l’apôtre qu’il est l’homme de la Parole, ce n’est pas d’abord parce qu’il parle pour annoncer le message : c’est antérieurement à toute action, parce qu’il a misé sa vie, pour lui et pour tous les hommes, sur la Parole de Dieu. »  Et encore : « le mystère de l’apostolat résulte bien de sa nature même : apprendre aux hommes à éclairer leur vie par la Parole divine. » (id. p. 14 et 16)

MÉDITER LE MYSTÈRE DU VERBE  INCARNÉ

Si Jacques Loew a découvert le Dieu qui parle dans notre histoire à travers les grandes figures de l’Ancien Testament et dans la prière des Psalmistes ; si plus tard, son expérience missionnaire lui a fait découvrir les richesses des Lettres de saint Paul, c’est pourtant Jésus, le Verbe fait chair qui a été et qui est resté sa joie et son émerveillement.

La beauté, la perfection et la fragilité d’un flocon de neige lui avait fait pressentir une Beauté, une Intelligence. Ainsi l’existence d’un Etre supérieur, d’un Dieu s’était peu à peu imposée à lui. Mais quel Dieu ?

Le Nouveau Testament qu’il relisait alors le renvoyait à Jésus dont on lui avait parlé autrefois à l’Ecole du Dimanche protestante, au Dieu de Jésus et à Jésus lui-même. En relisant les pages de l’Evangile, il s’émerveillait.

« Oui, Jésus de Nazareth m’attirait. Jamais homme n’avait parlé comme cet homme… Il me faisait connaitre Dieu. Mais ce Dieu qu’il appelait son Père était-il l’Au-delà de tout que je cherchais ? Et surtout, lui, Jésus, était-il Dieu ?

« Ce débat intérieur n’avait rien d’original. Presque tous, convertis ou non, nous l’avons vécu. Et tout d’abord, les chrétiens du premier siècle quand ils commencèrent à joindre au nom de Jésus les deux épithètes : Dieu et homme…

« Vous connaissez la suite, la petite phrase de la Première Lettre de Jean, brodée sur le napperon : Dieu est Amour.

« Et ainsi la lumière se fit : de quel droit, moi, refuser à Dieu, l’Etre que je pressentais sans mesure, un acte d’amour à mes yeux démesuré ? Si l’Amour est son nom ?

Jésus Christ, Dieu lui-même  venu parmi nous, une réalité démesurée ? Oui. Absurde ? Non.  A la dimension de Dieu ? Oui.¨

« Ce qui était impensable aux dimensions humaines, devenait possible à l’échelle de Dieu. Un amour à la taille de l’Infini pouvait inventer un geste aussi excessif : Dieu s’est fait chair et il a demeuré parmi nous. » (J. LOEW, Mon Dieu dont je suis sûr, p. 93-94)

Dans son livre Dans la nuit, j’ai cherché, Jacques Loew nous partage sa méditation sur ce mystère :

« Mon Dieu, tendresse infinie et vivante

non pas une idée, mais Quelqu’un.

Et voici ta plus extraordinaire pensée

car ce Dieu éternel, au-delà de toute succession,

et ce Dieu Esprit, au-delà de toute localisation,

va venir se mêler au temps et à l’espace :

« Au sixième mois, dit saint Luc …

dans une ville de Galilée, appelée Nazareth …

à une Vierge, et le nom de la Vierge était Marie … »

Un petit village, un tout petit peuple sans importance,

des pauvres gens, une petite jeune fille … Dieu …

« Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous,

et nous avons vu …

Ainsi trente trois ans durant,

oui, sur notre terre, cette  planète moins que rien, elle aussi,

Dieu vient éterniser le temps.

Mon Dieu, cela donc peut-il se faire ?

–   Oui, car Dieu est Amour.

En ces trois mots, ces trois gouttes de rosée sont la source d’eau

inépuisablement jaillissante en Vie Eternelle, en force, en joie. »

(J. LOEW, Dans la nuit, j’ai cherché, p. 37-38)

Cet éblouissement devant le mystère de l’Incarnation l’a habité pendant toute sa vie. En 1982, il pouvait écrire :

« Voilà cinquante ans que je ne cesse de découvrir ce Christ, ne faisant, je le sais, qu’effleurer son mystère. Mais cela même me réjouit et me rassure […]  Vrai Dieu et vrai homme, vraiment Dieu, vraiment homme, chacune de ces affirmations se répercute sur l’autre et grandit par l’autre dans un va-et-vient incessant. Sur lui, la banalité n’a pas de  prise.

Par vocation, pendant des années, j’ai lui, étudié, ce que les théologiens anciens et modernes ont écrit. Pourtant, je n’en sais pas davantage sur ce Christ que ce que le Credo en quelques mots me dit :

Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, le Père tout-puissant,

conçu de l’Esprit Saint, né de la Vierge Marie …

 

Mais chacune de ces affirmations me parait chaque fois plus certaine, plus riche de sens, plus étonnante. » (J. LOEW, Mon Dieu dont je suis sûr, p. 95)

On comprend alors pourquoi dans les dernières années, Jacques se sentait particulièrement attiré par l’Evangile selon saint Jean où Jésus ne cesse de révéler son mystère et celui du Père qui l’a envoyé.

Aussi je terminerai volontiers par un autre texte johannique qu’il aimait à méditer et à citer, le début de la Première Lettre de saint Jean :

« Ce qui était dès le commencement,

ce que nous avons entendu,

ce que nous avons vu de nos yeux,

ce que nous avons contemplé,

ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ;

–          car la Vie s’est manifestée ;

nous l’avons vue et nous en rendons témoignage

et nous vous annonçons cette Vie éternelle,

qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue –

ce que nous avons entendu et vu nous vous l’annonçons

pour que vous soyez en communion avec nous.

Quant à notre communion,

elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ (1 Jn 1, 1-4).

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JACQUES LOEW ET LE CONCILE VATICAN II


Ce titre demande peut-être une explication. En effet, Jacques Loew n’a pas participé directement au Concile. Il n’était pas évêque ; il n’a pas non plus été choisi, ni comme théologien ou expert, ni encore parmi les auditeurs qui ont été introduits progressivement au cours des 4 sessions du Concile. (voir J. LOEW, « Vous serez mes disciples », spécialement la 1ère Partie : Regards sur le monde, p. 23-73)
De plus, pendant les années du Concile (1962-1965), Jacques Loew a été souvent absent d’Europe (1962 : il voyage en différents pays d’Amérique du Sud ; 1963 : début de la présence MOPP au Brésil, que Jacques rejoint en 1964 où il reste jusqu’en 1969).

Mais en parcourant la vie de Jacques Loew et son expérience humaine et pastorale, dès les années 1941, on découvre bien des traits qui font penser aux problèmes qui seront abordés au Concile Vatican II.

Je vais traiter ce sujet en deux parties : tout d’abord, je rappellerai quelques éléments de la vie de Jacques Loew, spécialement de son expérience missionnaire ; ensuite j’essaierai de relier ces éléments avec les principaux textes de Vatican II.

I.L’expérience de Jacques Loew

Faut-il le rappeler : Jacques Loew n’est pas un cas totalement isolé. A travers l’expérience de la Guerre (39-45) et des années qui ont suivi, d’autres que lui ont pris également conscience de la rupture profonde entre l’Eglise et le monde, en particulier le monde ouvrier, et ils ont aussi tenté d’apporter des éléments de solution : le Cardinal Suhard, dès les années 30 alors qu’il était encore évêque de Bayeux, le chanoine Cardijn et le mouvement jociste, des prêtres réquisitionnés par le STO (Service de Travail Obligatoire), H. Godin et la Mission de France, Madeleine Delbrêl et ses compagnes à Ivry, pour ne citer que quelques uns.

Mais en 1941, Jacques Loew a été le premier prêtre à travailler comme ouvrier. L’appellation prêtre-ouvrier n’existait pas encore : au début il s’agissait de prêtres travaillant comme ouvriers, mais peu à peu, certains ont pensé que pour être vraiment ouvriers, il fallait s’engager dans les structures syndicales. Jacques Loew, qui avait été chargé par le P. Lebret (Economie et Humanisme) d’une enquête sociale dans le port de Marseille, réalise tout d’abord qu’on ne peut comprendre ces gens que si l’on partage leur vie. Ce qu’il choisit de faire pour le temps de son enquête. Mais il y restera plus de 12 années ! C’est là qu’il a achevé « ses humanités » : comme il le disait, ces dockers lui ont fait découvrir ce qu’est l’homme dans toute sa réalité, avec ses grandeurs, mais aussi ses lourdeurs, et surtout la blessure profonde « quand il vit dans un monde où Dieu n’est plus chassé mais exclu » comme l’écrivait M. Delbrêl

Il va donc partager la vie de ces hommes, mais non pour être simplement un ouvrier de plus : il veut leur porter témoignage de ce qu’il a lui-même découvert et qui le fait vivre. Il choisit de travailler comme docker et d’habiter dans un quartier pauvre de Marseille, proche du port Il essaie de réaliser ce que G. Thibon appellera « une communauté de destin ». Un peu plus tard en 1944, il se voit confier un travail paroissial à la paroisse Saint-Louis, puis en 1945, à la paroisse Saint-Trophyme, à la Cabucelle. Ce travail, il le mène de front avec son engagement de docker jusqu’en 1954, où il reçoit du Maître Général des Dominicains l’injonction de quitter son travail : c’est l’interdiction par Rome de l’expérience des prêtres-ouvriers.

Jacques obéit immédiatement, mais dans une lettre à son supérieur du 3 février 54, il souligne qu’il « avait été rejeté par la presque totalité des prêtres-ouvriers […] car, – disait-il – j’estimais que leurs engagements dans le temporel faussaient leur rôle de porteurs de la Bonne Nouvelle du Christ Jésus et qu’inconsciemment ils orientaient vers des buts humains et non vers cette libération unique que Notre Seigneur seul peut donner. » Mais il ajoutait aussi : « Je vous ai dit que j’ai expliqué à une centaine d’ouvriers dockers le pourquoi des décisions de l’Eglise, mais les cinq mille autres ? […] Comment ces Nord-Africains devineront-ils la religion chrétienne ? Où donc ces Espagnols, ces Italiens, ces Arméniens qui n’ont pour le prêtre et l’Eglise que mépris rencontreront-ils le Christ pauvre et ami des petits ? Et les ouvriers français minés par le laïcisme et qui pensent que ‘la religion n’est qu’un commerce’, où et comment entendront-ils la Parole de Dieu »

On reconnait dans cette lettre deux points qui marquent la vie de Jacques Loew : son attachement fidèle à l’Eglise et son souci missionnaire pour ceux qui sont loin de l’Eglise.
C’est dans ces conditions que va naître la Mission Ouvrière s. Pierre et s. Paul (1955) pour l’évangélisation du monde ouvrier. Mgr de Provenchères, évêque d’Aix, les reconnaît comme « association d’Eglise » et il confie à Jacques et à son équipe la paroisse de Port-de-Bouc dans la grande banlieue de Marseille. Désormais des équipiers de la MOPP seront présents sur différents lieux : au Sahara (1961), au Brésil (à partir de 1963) au Canada et au Japon (à partir de 1970).

C’est au Brésil, où Jacques rejoint ses équipiers en 1964 qu’il va découvrir un autre aspect du monde à évangéliser. Il y retrouvait, bien sûr, chez certains la tentation du marxisme comme solution radicale pour supprimer les injustices. Mais au Brésil, Jacques et les équipiers de la MOPP découvraient : « une énorme différence (qui) distinguait les milieux populaires brésiliens du monde français : la religion, on pourrait dire le ‘sacré’, en prenant ce mot au sens le plus fort d’un sentiment profond, indiscuté, reliant l’homme à une force supérieure » , une religion populaire envahissante, diluée dans les cultes les plus divers et devenant très facilement la proie des sectes nord-américaines.

Au Brésil aussi, Jacques Loew assiste à la naissance des communautés de base : des lieux « où l’on découvrait que la religion était tout autre chose qu’un lot de dévotion personnelle assortie de médailles et de scapulaires, et qu’elle était liée à l’amour du frère démuni auquel le Christ s’assimilait. Et que cet amour ne peut se séparer d’un combat de chaque jour pour un monde plus équitable. » En somme des communautés qui ressemblaient beaucoup à ce que devaient être les premières communautés chrétiennes fondées par Paul ou d’autres apôtres du 1er siècle. Des communautés à taille humaine, réunies autour de la Parole de Dieu, où on se connait et où on essaie de vivre ensemble.

Et c’est pour former des animateurs pour de telles communautés que Jacques Loew, avec le P. Voillaume et quelques autres, préparent la fondation de l’Ecole de la Foi, qui s’ouvrira à Fribourg en 1969. Son but : former « des hommes et des femmes heureux, oui, heureux de vivre le mystère de Jésus-Christ et ensuite de l’annoncer » , ou pour le dire autrement : apprendre à devenir disciple de Jésus. Car comment mettre en œuvre ce que Jésus demande « de toutes les nations faites des disciples » (Mt 28, 19) sans prendre le temps de s’assoir pour réfléchir et pour acquérir certains réflexes ? C’est ce qu’il exprime dans son livre : « Vous serez mes disciples ». Annonciateurs de l’Evangile. Réflexions et réflexes .

Ce temps pour réfléchir et acquérir les réflexes durait 2 ans – dans les dernières années de l’Ecole de la Foi nous avions accepté d’offrir, à certaines conditions, une formule sur une seule année, mais Jacques Loew tenait beaucoup aux 2 années – car l’Ecole de la Foi n’était pas seulement un temps d’étude mais une expérience de vie qui devait permettre de prendre mieux conscience de ce qui construit une communauté et de ce qui peut la mettre en danger.

Le programme : « La Bible et le journal » aimait à redire Jacques (en reprenant une parole de K. Barth). La Bible : la Parole de Dieu, ce don que Dieu nous a fait, mais toute la Bible, l’Ancien et le Nouveau Testament. Le journal : tout le contexte où cette Parole a été reçue ou refusée en parcourant l’histoire de l’Eglise, mais aussi en regardant le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui : ouverture au monde, réflexion missionnaire, et surtout l’étude des textes du Concile. Et ainsi j’arrive à la deuxième partie.

II.Les grands textes de Vatican II

« Je dois bien reconnaître que je n’ai assimilé les documents conciliaires que des années plus tard, à l’Ecole de la Foi, et pour écrire précisément la dernière partie du livre Histoire de l’Eglise par elle-même, l’Eglise de Vatican II. » C’est Jacques Loew qui s’exprime ainsi dans ses entretiens avec Dominique Xardel.

En effet, Jacques a écrit la 5ème partie de cet ouvrage: L’Église de Vatican II (p. 529-588). Après une courte introduction, il présente ce qu’il appelle « les quatre piliers de Vatican II », c’est-à-dire les quatre Constitutions sorties du Concile, dans leur ordre chronologique :
– l’Eglise a prié (Sacra Liturgia) en 1963
– l’Eglise s’est définie dans le temps et l’espace (Lumen Gentium) en 1964
– Elle a cherché sa source (Dei Verbum) en 1965
– Elle a élargi son horizon à tous les hommes (Gaudium et Spes) en 1965

Si Jacques Loew se réjouit de la Constitution sur la liturgie, – qui consacre un renouveau commencé sous Pie X et poursuivi sous Pie XII (cf. la vigile pascale), – ainsi que de l’ouverture concernant la langue liturgique (encore timide dans ce document : cf. SL no. 36), on ressent davantage sa joie lorsqu’il parle des trois autres Constitutions, dans lesquelles il retrouvait, sans aucun doute, bien des valeurs qu’il avait découvertes dans son expérience pastorale et missionnaire et qu’il avait cherché à mettre en œuvre. C’est sur ces trois documents que je veux m’arrêter davantage.

La Constitution dogmatique sur l’Eglise.

Dans les premiers jours du Concile (le 3 déc. 62), Mgr Huyghe, évêque d’Arras, avait posé cette question : « Eglise, que dis-tu de toi-même ? » Pour Jacques Loew, cette Constitution sur l’Eglise et la place qu’elle donnait au « peuple de Dieu » était une merveilleuse réponse – et totalement inattendue si l’on relit les textes préparatoires du Concile – à la question posée par cet évêque : l’Eglise est le peuple de Dieu, en marche à travers la terre et le temps.
Cette Eglise, Jacques Loew l’avait d’abord découverte intellectuellement, lors de sa conversion et de sa formation théologique ; il l’avait ensuite « vue du dehors » à travers les yeux de ses compagnons ouvriers ; dans son ministère paroissial, il avait cherché à lui redonner un visage plus humain.

Le Concile rappelait les images bibliques de l’Eglise : bercail, champs de Dieu, vigne, maison, famille, épouse, corps du Christ… (no. 6-8), mais il la définissait comme le peuple de Dieu. Cette définition ainsi que la place qu’il lui était donnée (au début du document, juste après avoir parlé du « mystère de l’Eglise », et avant toutes les autres différences (hiérarchie, religieux, laïcs), remettait, comme il le disait, la pyramide sur sa base.

« Une pyramide sur sa pointe ne tient qu’avec une police bien musclée. Jusqu’au jour où tout s’écroule… Si l’Eglise doit défier les siècles, selon ce qu’en a dit Jésus-Christ, veillons aux règles de la géométrie. […] L’effort de Vatican II et de Paul VI ? Remettre la pyramide dans le bon sens. Décentraliser, élargir la base pour recentrer autour de Jésus-Christ, « pierre d’angle. »
« Toutes ces images inspirées redonnent ainsi à l’Eglise son vrai visage où l’invisible dépasse toujours le visible et le mystère le juridique : l’appartenance à l’Eglise « petit troupeau, peuple immense » trouve ainsi sa vraie place, et le « Hors de l’Eglise, point de salut » sa juste place. »

La constitution dogmatique sur la Parole de Dieu

Pour comprendre un peu ce qu’a signifié pour Jacques Loew la Constitution sur la Parole de Dieu, il faut se rappeler comment lui-même a découvert cette source.

Il y eut d’abord ce temps de l’Ecole du Dimanche protestante où se parents l’avaient inscrit, pour qu’il ne tombe pas, comme il le disait, entre mains des curés, mais qu’il n’ignore pas totalement Jésus-Christ. Il en avait conservé le petit Evangile avec les Psaumes que le pasteur leur avait donné au terme de leur formation ; il le relira plus tard, durant les mois de sana alors qu’il est en recherche de sens. Il aimait aussi à raconter comment il avait un jour, dans une discussion au cours d’un repas en famille, cité la parole de Jésus « si vous aimez ceux qui vous aiment que faites-vous de plus que les païens », tellement cette parole lui paraissait juste et forte. Il avait eu ensuite l’occasion de découvrir la Bible lors de ses études théologiques, mais il n’en gardait pas un souvenir très lumineux : « l’étude l’Ecriture selon les programmes d’alors consistait à commenter sans fin quelques versets d’Isaïe ou de l’épître aux Romains, objets de controverses séculaires avec les protestants. Ces versets, véritables boulets dogmatiques, étaient chauffés au rouge et envoyés dans le camp de Luther et des rationalistes : ils ne préparaient guère à goûter la Parole de Dieu. On approfondissait de tout petits détails alors qu’on avait jamais vu l’ensemble du parcours. »

Sa découverte de la Bible, il la fait en répondant à un souhait des chrétiens qu’il côtoyait comme docker, et qui lui demandent d’ouvrir la Bible avec eux. Le petit livre de Suzanne de DIETRICH, Le Dessein de Dieu, paru en 1943, va le guider : « Grâce à elle, j’ai reçu la Bible pour ce qu’elle est et qu’elle veut être : une Parole vivante du Dieu vivant, ou pour reprendre la forte parole de saint Pierre, un engendrement : « vous avez été engendrés à nouveau par une semence, non pas corruptible mais incorruptible, par la parole de Dieu vivante et permanente » (1 P 1, 23) »

Cette découverte de la Bible, il la poursuivra jusqu’à sa mort. La Bible n’est pas pour lui un ensemble de textes plus ou moins édifiants, elle est l’histoire du peuple de Dieu, notre propre histoire puisque nous appartenons à ce peuple.

On comprend alors aisément la joie de Jacques Loew en lisant la Constitution sur la Parole de Dieu. Il écrit, en citant Gustave Martelet : « si Vatican II est caractérisé par une véritable résurgence des sources », on était là « à la source des sources, celle qui alimente, dans l’Eglise chacune des fontaines auxquelles doit s’abreuver le monde. »

La chose n’était pourtant pas gagnée d’avance : au Concile un groupe important de Pères remettait en cause le meilleur effort exégétique des trente dernières années et même l’encyclique de Pie XII, Divino afflante Spiritu (1943). Comme il le dit : la journée du 14 novembre 1962, quand une majorité des Pères rejeta le document préparatoire, fut « une journée historique, la fin de la contre-réforme, un véritable commencement du Concile »

Je rappelle rapidement quelques passages de ce document : « Il a plu à Dieu dans sa sagesse et sa bonté de se révéler en personne […] Dans cette révélation, le Dieu invisible s’adresse aux hommes en son immense amour ainsi qu’à des amis pour les inviter et les admettre à partager sa propre vie. […] La profonde vérité, que cette révélation manifeste sur Dieu et sur le salut de l’homme, resplendit pour nous dans le Christ. » (DV. no. 2)

« Par la révélation divine, Dieu a voulu se manifester et se communiquer lui-même ainsi que manifester et communiquer les décrets éternels de sa volonté concernant le salut des hommes, ‘ à savoir de leur donner part aux bien divins qui dépassent toute pénétration humaine de l’esprit’. » (no. 6)

« Puisque Dieu, dans la Sainte Ecriture, a parlé par des hommes à la manière des hommes, il faut que l’interprète de la Sainte Ecriture, pour voir clairement ce que Dieu lui-même a voulu nous communiquer, cherche avec attention ce que les hagiographes ont vraiment voulu dire et ce qu’il a plu à Dieu de faire passer dans leurs paroles. » (no. 12)

Plus loin, concernant l’Ancien Testament : « L’économie du salut, annoncée d’avance, racontée et expliquée par les auteurs sacrés, apparait donc dans les livres de l’Ancien Testament comme la vraie parole de Dieu : c’est pourquoi ces livres inspirés conservent une valeur impérissable. » (no. 14) […] « Ces livres, bien qu’ils contiennent de l’imparfait et du caduc, sont pourtant les témoins d’une véritable pédagogie divine. C’est pourquoi les chrétiens doivent les accepter avec vénération ; en eux se trouvent de sublimes enseignements sur Dieu, une bienfaisante sagesse sur la vie humaine, d’admirables trésors de prières ; en eux enfin se tient caché le mystère de notre salut. » (no. 15)

Jacques Loew est particulièrement heureux du chapitre 6. Il écrit : « Le dernier chapitre intitulé : « La sainte Ecriture dans la vie de l’Eglise » est l’un des plus clairs de tout le Concile : l’importance de la Sainte Ecriture pour l’Eglise, […] pour apprendre la science éminente de Jésus-Christ. » Au Brésil, Jacques avait vu, dans les petites communautés, des gens apprendre à lire pour avoir accès à la Parole de Dieu, et il se réjouissait de tout ce qui pouvait rendre cette Parole plus proche de tous, et particulièrement des plus pauvres.

La Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde

Ce document, voté et promulgué le 7 décembre 1965, la veille de la clôture du Concile, n’était pas prévu à l’ouverture, mais il s’est imposé de plus en plus dans le prolongement de Lumen Gentium. Voici ce que disait le Pape Paul VI, à l’ouverture de la 3ème session : « L’Eglise ne doit pas s’attarder à quelque complaisance en elle-même, en oubliant, d’une part, le Christ, dont elle reçoit tout et à qui elle doit tout et, d’autre part, l’humanité qu’elle a mission de servir… elle n’est pas à elle-même sa propre fin. »

« Que l’Eglise soit envoyée au monde, là n’est pas la nouveauté », écrit J. Loew, en citant Mt 28, 19, et il ajoute, « mais il ne s’agit plus ici de l’Eglise envoyée au monde pour y porter le message du salut éternel, mais de l’Eglise présente au monde. L’Eglise, en vertu de sa mission, aborde les réalités humaines de ce monde et du monde d’aujourd’hui tel qu’il est. »

Comme le notait le P. Congar, la difficulté pourtant était de taille : « Quoi y mettre au juste, dans quel ordre, quel ton employer ? […] Comment trouver le milieu entre un simple message et une encyclique ? On ne trouve pas du premier coup la note juste, et quant à la doctrine elle-même, bien des paragraphes sont abordés sous cet angle pour la première fois. »

Présenté d’abord comme Schéma XVII, intitulé : Les principes et l’action de l’Eglise pour promouvoir le bien de la société, puis retravaillé comme Schéma XIII : De la présence active de l’Eglise dans le monde à construire, ce texte deviendra finalement la Constitution pastorale Gaudium et Spes : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. » (GS no. 1)

Après une introduction qui résume la condition humaine dans le monde d’aujourd’hui, la 1ère partie du document traite de « L’Eglise et la vocation humaine » (no 11-45), puis une 2ème partie se préoccupe « De quelques problèmes plus urgents » (no. 46-90).

Voici comment le Concile analysait la situation : « Le genre humain vit aujourd’hui un âge nouveau de son histoire, caractérisé par des changements profonds et rapides qui s’étendent peu à peu à l’ensemble du globe. Provoqués par l’homme, par son intelligence créatrice, ils rejaillissent sur l’homme lui-même, sur ses jugements, sur ses désirs individuels et collectifs, sur ses manières de penser et d’agir, tant à l’égard des choses qu’à l’égard de ses semblables. A tel point qu’on peut déjà parler d’une véritable métamorphose sociale et culturelle dont les effets se répercutent jusque sur la vie religieuse. » (no. 4 § 2)

Quand on lit ce résumé de la condition humaine dans le monde d’aujourd’hui, (no. 4 – 10) on pense immédiatement à l’expérience pastorale de Jacques Loew, particulièrement à ce qu’il a découvert et vécu à Marseille, au Brésil. On y retrouve ce qu’il voulait partager dans ses cours de réflexion missionnaire à l’Ecole de la Foi. J. LOEW, (« Vous serez mes disciples », p. 115-187) Dans les sessions aussi, il invitait les participants à prendre davantage conscience de ces changements profonds et rapides, qu’ils avaient déjà vécus et qu’ils étaient en train de vivre. Des changements qui demandent une nouvelle forme de présence de l’Eglise au monde.

Nous ne vivons plus dans un monde « homogène », où les gens qui nous entourent ont les mêmes habitudes, les mêmes points de repère que nous. A travers les moyens de transport et de communications sociales, nous sommes sans cesse confrontés à d’autres échelles de valeur. Comment dans de telles conditions peut-on encore discerner les valeurs permanentes ? Comment les harmoniser avec les découvertes récentes ?

C’est ici qu’il faudrait relire ce que Jacques écrivait sur dans la IIIème partie de « Vous serez mes disciples », sur l’Equipe, instrument d’apostolat, sur les communautés de base, sur les caractéristiques d’une communauté chrétienne selon le Nouveau Testament, etc.

Il ne s’agit plus simplement d’aller à l’église, mais de « faire Eglise », de former des communautés à taille humaine, où l’on peut mettre un nom sur chaque visage, où chacun peut exprimer ce qui le fait vivre mais également les questions qu’il se pose sur sa foi. Des communautés où la Parole de Dieu retrouve sa place et devient nourriture pour ceux qui la partagent. Et en même temps, des communautés ouvertes sur le monde et attentives à tous ceux qui sont en recherche d’un sens pour leur existence.

Ce que Jacques Loew avait découvert dans son engagement missionnaire, ce que le Concile a exprimé dans ses textes, nous en prenons davantage conscience aujourd’hui. Je terminerai en citant encore une fois Jacques Loew : « Tout cela est d’une richesse que nous sommes loin d’avoir épuisée. Les générations à venir auront à faire sortir ces grandes orientations des textes imprimés pour les faire vivre et agir dans l’existence quotidienne, – et il ajoutait – et ce n’est pas le plus facile ! » (J. LOEW, dans Histoire de l’Eglise par elle-même, p. 582)