ETUDES DE TEXTES SYNOPTIQUES

Tous les chrétiens savent qu’il y a quatre Évangiles, mais tous n’ont pas pleinement conscience de la richesse que cela représente pour notre connaissance de Jésus Christ. Beaucoup pensent que les quatre Évangiles sont plus ou moins identiques, comme le seraient quatre versions, dans la même langue, d’un ouvrage unique. Mais les quatre Évangélistes sont de véritables auteurs, des auteurs différents qui, à partir des traditions qui leur sont parvenues, nous offrent chacun à sa manière,  un « écho » de cet événement inouï de l’Incarnation, de la présence de Dieu parmi nous, dans une véritable vie humaine.
Les Évangiles nous parlent surtout des deux ou trois dernières années de la vie de Jésus : son ministère, sa vie publique, sa mort et sa Résurrection.
Mais les auteurs des Évangiles ne sont ni des « reporters » ni des historiens. Ils n’entendent pas « couvrir un évènement », ni nous raconter ce qui se serait passé quelques décennies plus tôt dans le pays de Palestine.
Les Évangélistes sont des croyants et ils écrivent pour des communautés de croyants. Ce qu’ils ont reçu concerne la personne de Jésus de Nazareth, son message, sa vie, sa mort. Ces faits donnent sens à leur vie et ils voudraient les partager avec ceux qui les liront.

De Jésus aux Évangiles

La plupart des évènements que nous rapportent les Évangiles se sont passés en Palestine dans les années 27-30. Il y a de bonne raison de penser que Jésus a été crucifié juste avant la fête de la Pâque de l’an 30, mettant ainsi fin à son ministère qui s’est déroulé dans les trois années précédentes.
La Pâque juive de l’an 30 marque ainsi l’origine de la foi chrétienne : les apparitions du Christ Ressuscité ont ouvert les disciples à une compréhension nouvelle de la vie et de la mort de Jésus. Par sa Résurrection, Jésus inaugurait un monde nouveau ; il se révélait comme le Premier-né d’entre les morts.

Mais il faudra du temps aux disciples pour accueillir cette Bonne Nouvelle et pour trouver les mots qui leur permettront de l’exprimer. Tout naturellement, ils font appel à l’expérience qu’ils ont eue avec Jésus, à ce qu’il a dit, à ce qu’il a fait.

Ce sont d’abord les évènements de la Passion qui ont été racontés ; ensuite certains ont commencé à recueillir et à mettre par écrit des paroles de Jésus dont on se souvenait.

Plus tard, dans le troisième tiers du premier siècle, vont apparaitre les Évangiles que nous connaissons : Mc d’abord, puis Mt et Lc, et enfin Jn. Ecrits dans des milieux différents, ces Évangiles reflètent les points de vue particuliers de leurs auteurs, en lien avec leurs préoccupations et leurs projets.

Parmi ces écrits qui présentaient Jésus et son message, l’Église en a retenu quatre, et ceci dès le 2ème siècle : un témoignage « tétramorphe » selon l’expression de s. Irénée. Certains auraient préféré un seul Evangile (Tatien avec le Diatessaron, – un à partir de quatre -, ou Marcion, privilégiant le texte de Luc et éliminant tout ce qui rappelait (trop, à son goût,) l’AT)

Un trésor à explorer

Durant le Concile de Vatican II, la Commission Biblique Pontificale a publié, en avril 1964, un document sur la Vérité historique des Évangiles pour aider les évêques qui travaillaient sur le chapitre que Dei Verbum consacre au NT. Je voudrais citer ici deux passages de ce document :

Tout d’abord, l’introduction au chapitre II qui nous invite à nous souvenir du temps qui sépare l’expérience que les disciples ont faite avec Jésus (dans les années 27-30) du moment où les Évangiles que nous connaissons furent écrits (entre 65 et 90).

« Pour établir comme il faut la solidité de ce que nous rapportent les Evangiles, l’exégète doit prêter toute son attention aux trois étapes de la transmission par lesquelles l’enseignement et la vie de Jésus sont parvenus jusqu’à nous. »

Ces étapes sont

– 1) le temps de Jésus et de son ministère
– 2) la prédication apostolique et la formation des écrits
– 3) la rédaction des Évangiles

Le second passage concerne la rédaction des Évangiles :

« Cette prédication transmise d’abord oralement – livrée ensuite par écrit : car beaucoup s’employèrent « à composer un récit des événements » qui concernait le Seigneur Jésus – les Auteurs sacrés la consignèrent dans les quatre Évangiles pour le bien des églises, selon une méthode adaptée au but particulier que chacun d’eux se proposait. Ils choisirent certains éléments parmi ceux qui avaient été transmis, ils en résumèrent quelques-uns, ils en développèrent d’autres, eu égard à l’état des églises. ( …) Les Auteurs sacrés choisirent de préférence parmi tout ce qu’ils avaient reçu ce qui était le plus utile à leur propos et aux différentes conditions des fidèles et ils le racontèrent de la façon qui correspondait à ces conditions comme aussi au but qu’ils s’étaient fixé.
Puisque le sens d’un énoncé dépend du contexte, les Évangélistes, livrant les paroles et les gestes du Sauveur, les interprétèrent pour l’utilité des lecteurs, l’un dans tel contexte, l’autre dans tel autre. C’est pourquoi l‘exégète doit rechercher quelle est l’intention de l’Évangéliste quand il rapporte une parole ou un fait d’une certaine manière et les place dans un certain contexte. »

Comme on le voit, ce document de la Commission Biblique Pontificale nous encourage à lire les Évangiles en prenant acte de tout le travail humain que ces textes supposent et en profitant de la richesse de leur diversité. C’est aussi ce que voudrait offrir ce dossier en l’appliquant aux textes synoptiques.

Pour faire ce travail, il est utile de disposer d’une Synopse, c’est- à- dire une présentation des différents textes en colonnes parallèles pour les avoir sous un même regard :
– Ce qui présuppose que ces textes soient comparables ;
– Ce qui permet de faire ressortir les accords et les différences, les ajouts et les silences.

Le texte d’une synopse doit obéir à certains principes :
– Il doit être le texte original,
– ou, au moins, une traduction littérale, mot à mot, rendant toujours le même terme grec par un même mot français, et respectant l’ordre des mots de l’original.

Actuellement, en langue française, la synopse biblique la plus utilisée est la Synopse des quatre Évangiles, (BB) de P. BENOIT et M.-E. BOISMARD

Travailler un texte synoptique

Pour travailler un texte synoptique, il faut tout d’abord s’habituer à un vocabulaire et ensuite partir d’une hypothèse de travail, qui n’explique pas tout mais qui permet de (mieux) comprendre le travail des Évangélistes à partir de la tradition qui leur était parvenue.

Une question de vocabulaire

On a pris l’habitude de classer les textes des trois premiers Évangiles en différentes catégories :
– La triple tradition : quand un même passage se lit en Mt-Mc-Lc
– La double tradition : quand un passage se lit en Mt et Lc (tradition non-marcienne)
– La tradition simple : quand un texte ne se lit qu’en un seul Évangile.

Une hypothèse de travail, la plus souvent présupposée par les commentateurs des Évangiles synoptiques : les Deux Sources

A l’origine des trois premiers Évangiles, il y aurait deux sources principales : Mc (un texte proche de celui que nous lisons aujourd’hui en Mc) et une deuxième source, (Quelle) que l’on peut partiellement reconstituer à partir de ce qui est commun à Mt et à Lc (mais qui ne se lit pas en Mc).

L’hypothèse est que Mt et Lc ont connu et utilisé le texte de Mc. De plus, ils ont eu à leur disposition cette autre Source (qui ne nous est pas parvenue) contenant surtout des paroles (logia) de Jésus A cela s’ajoute pour chacun des Évangélistes des informations qui lui étaient particulières. Celles-ci sont plus ou moins importantes : ainsi elles peuvent représenter presque la moitié du texte de Lc et environ un quart de celui de Mt.

N.B. : un texte qui se lit seulement en Mc-Mt ou seulement en Mc-Lc n’appartient pas à double tradition. Selon l’hypothèse de travail proposée, il s’explique par le fait que, dans ces cas, un seul des deux Evangélistes (Mt ou Lc) a utilisé le texte qu’il lisait en Mc.
L’étude d’un texte synoptique comprend plusieurs étapes

schema sources petit

– Repérer ce qui est semblable dans deux (ou trois) textes.
– Noter qui est différent (même parfois des indices très mineurs)
– Chercher à comprendre la signification des différences relevées.

1) Comparer les textes

– Pour cela, il faut disposer des textes tirés d’une synopse, disposés selon les cas, sur deux ou trois colonne parallèles).
– Le travail commence par un coloriage qui met en valeur ce qui est semblable et ce qui est différent dans le texte de chacun des Évangélistes.
– Pour ce travail sur le texte, il est recommandé d’utiliser des couleurs différentes pour chacun des Évangélistes : par exemple, les couleurs fondamentales et leurs mélanges.

Ce qui est particulier à Mc : bleu
Ce qui est particulier à Mt : rouge
Ce qui est particulier à Luc : jaune

Pour ce qui est commun aux trois : brun foncé-noir

Pour ce qui est commun à Mt et Lc : orange
Pour ce qui est commun à Mc et Mt : violet
Pour qui est commun à Mc et Lc : vert

– Le coloriage des textes : souligner chaque mot (ou ensemble de mots) selon les couleurs indiquées ci-dessus. Si un mot est identique, mais la forme est différente : on peut le souligner en pointillé. Ainsi apparait ce qui est commun aux trois Évangiles ; ce qui est commun à deux d’entre eux ; ce qui est propre à un seul Évangéliste.

– Ce premier travail permet de mettre en relief les différences de forme, mais aussi les ajouts ou les omissions des différents textes. Nous découvrons ainsi le travail des Évangélistes : ce qu’ils ont reçu de leur(s) source(s) et ce qu’ils ont ajouté ou omis ou encore, modifié.

Comparer aussi les contextes :

– Est-il identique dans les différents Évangiles ?
– Quel pourrait être l’ordre primitif ?
– Qui a modifié cet ordre ? Pourquoi ? Quelle signification ?

Pour faire ce travail sur le contexte, il est souvent plus facile de vous servir de votre Bible (BJ ou TOB) que d’une synopse.

2) Etudier les textes

a) Quand il s’agit d’un passage appartenant à la triple tradition, l’hypothèse de travail (ci-dessus) nous invite à commencer l’étude par le texte de Mc :

– Que dit ce texte de Mc ? Quel est le genre littéraire utilisé ? Quel message ?
– Noter ce qui a été repris par Mt et Lc (en brun foncé-noir) ?
– Noter ce qui a été repris seulement par Mt (en violet) ou seulement par Lc (en vert) ?

Faire ensuite le même travail sur les textes de Mt et de Lc :
– Le contexte est-il le même dans chacun des Evangiles ? Quel changement éventuel ?
– Qu’est-ce que ces deux Evangélistes ont repris du texte de Mc ?
– Qu’ont-ils omis ou qu’ont-ils ajouté au texte de Mc ? Quelles significations ?

– Quel est le sens du texte de Lc ? Son message ?
– Quel est le sens du texte de Mt ? Son message ?

b) Quand il s’agit d’un passage appartenant à la tradition double (en Mt et Lc), nous n’avons pas la Source à notre disposition :

– Souligner ce qui est commun aux deux Évangélistes (en orange).
– Souligner ce qui est particulier à Mt (en rouge) et ce qui est particulier à Lc (en jaune).
– Quel est le message de Mt ? Et celui de Lc ?

c) Concernant les textes qui se lisent seulement en Mc-Mt, ou seulement en Mc-Lc : on peut se poser la question : pourquoi Lc ou Mt n’a-t-il pas repris ici le texte qu’il trouvait en Mc ?

Le dossier proposé

Ce dossier présente un choix de 12 textes parmi bien d’autres possibles. Il commence par des études plus simples pour permettre de se familiariser avec la démarche avant d’aborder des textes plus longs ou plus difficiles.

D’autre part, il contient des textes appartenant aux différentes situations évoquées ci-dessus : à la triple tradition (no. 1. 2. 8. 10. 11. 12), à la double tradition (no. 3. 4. 5. 6. 7), ainsi qu’un texte qui se lit en Mc et Mt (no. 9).
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