UNE PRESENTATION DE LA LETTRE AUX ROMAINS (1-11)

La Lettre aux Romains est la première et la dernière lettre de Paul : la première dans toutes nos éditions du NT, parce qu’elle est la plus longue ; la dernière, car elle est l’ultime lettre parmi les lettres authentiques écrites par l’apôtre.

Les circonstances
Paul écrit cette Lettre à Corinthe, probablement au printemps 57 ou 58, alors qu’il est sur le point de partir pour Jérusalem où il veut apporter le fruit de la collecte qu’il a organisée dans les Eglises de Macédoine et de Grèce, au profit des chrétiens de Judée (Rm 15, 25-26).
Paul estime avoir terminé son travail missionnaire dans cette partie du monde méditerranéen : « depuis Jérusalem jusqu’à l’Illyrie, j’ai pleinement assuré l’annonce de l’Evangile du Christ » écrit-il (Rm 15, 19 ; cf. 15, 23). Une mission qui l’a amené d’Antioche de Syrie jusqu’en Grèce, en passant par la Turquie actuelle ; il désire maintenant porter son effort plus à l’ouest. C’est pourquoi, il veut aller à Rome et il espère trouver dans cette communauté – qu’il n’a pas fondée – l’aide nécessaire pour continuer sa mission vers l’Espagne (15, 24 et note TOB). Paul n’a pas l’habitude de bâtir « sur des fondations qu’un autre a posées » (15, 20), mais il est conscient que la mission qu’il a reçue du Ressuscité concerne tous les peuples païens (15, 14-16) ; c’est pourquoi, il désire aller à Rome (Rm 1,5 ; cf. Ga 2, 7-9).
Paul se trouve alors à un carrefour de sa vie missionnaire. D’une part, il a proclamé « son Evangile » dans une partie importante du monde méditerranéen, et il veut porter ce message encore plus loin. Sa vocation est de répandre la Bonne Nouvelle. Comme il le dit aux Corinthiens, il plante, d’autres peuvent arroser, mais c’est Dieu qui donne la croissance (cf. 1 Co 3, 6-9). Mais d’autre part, Paul sent aussi les tensions dans les communautés chrétiennes issues du judaïsme et celles qu’il a lui-même fondées dans le monde païen (cf. en particulier la crise galate). Que peut-il faire pour maintenir l’unité de tous les croyants en Jésus Christ et en même temps sauvegarder la liberté des païens convertis, face à la Loi juive ? Par la collecte qu’il a organisé dans ses communautés, une œuvre à laquelle il attache une grande importance (1 Co 16, 1 ; 2 Co 8-9 ; Ga 2, 10 ; Rm 15, 25-26), Paul veut marquer l’unité profonde des Eglises, malgré leurs traditions différentes. Une unité, une communion qui n’est pas acquise d’avance : c’est pourquoi, il demande aux Romains de prier « pour que j’échappe aux incrédules de Judée et que le secours que j’apporte à Jérusalem soit bien accueilli par les saints » (Rm 15, 31 et note TOB).
Ces préoccupations de l’apôtre expliquent, au moins en partie, la Lettre aux Romains, où il présente le dessein de Dieu par rapport aux Juifs et aux païens, tel qu’il le conçoit.

La communauté chrétienne de Rome
Nous ne savons pas qui a apporté la foi chrétienne à Rome, mais il est certain que dès les années 40, on trouve des disciples du Christ dans la capitale de l’Empire (cf. la mention de Suétone parlant de l’expulsion des Juifs de Rome à la suite de troubles dus à un certain « Chrestus » ; une expulsion dont nous trouvons confirmation en Ac 18, 2 (voir la note sur ce verset). Si nous suivons l’indication de Suétone, on pourrait penser à une communauté née parmi les Juifs, nombreux à Rome à cette époque, mais qui, par la suite, devait comprendre également de nombreux païens convertis (cf. des difficultés entre judéo-chrétiens et helléno-chrétiens, judaïsants ou pauliniens, évoquées en Rm 15, 1-13).

Le plan de la Lettre aux Romains
Il est toujours hasardeux de vouloir présenter le plan d’un écrit alors qu’il n’est pas clairement indiqué par l’auteur du texte. Pourtant il est évident que la Lettre aux Romains est un texte très bien construit et on peut, au moins, tenter de donner certaines indications.
D’abord, tout en suivant le modèle épistolaire des lettres de Paul (adresse, action de grâce, contenu dogmatique puis parénétique, salutations), la Lettre aux Romains se présente comme un texte fortement charpenté sur le salut chrétien, une réflexion plus élaborée qu’aucune autre Lettre de l’apôtre.
Tous les commentateurs s’accordent sur une division en deux parties : la première doctrinale (1 – 11) et la seconde exhortative (12 – 16). Pour une division un peu plus développée, voici celle proposée par Ch. PERROT dans CE 65.

Après l’adresse (1, 1-7) et l’action de grâce (1, 8-17)
– 1) De la condamnation de tous au salut des croyants : 1, 18 – 4, 25
– 2) De la mort à la vie. De la Loi à l’Esprit : 5, 1 – 8, 39
– 3) Le mystère d’Israël : 9, 1 – 11, 36
– 4) L’exhortation sur les rapports avec autrui : 12, 1 – 15, 13
Suit la conclusion de la lettre : 15, 14-33 avec peut-être (dans certains manuscrits) la doxologie de 16, 25-27.
Vient enfin le chapitre 16, 1-23, avec les nombreuses salutations ; un chapitre que certains regardent comme une (autre) lettre (de recommandation pour Phoebé ?).

Le message de la Lettre aux Romains

La Lettre aux Romains est une réflexion profonde sur le salut chrétien, ce que Paul appelle « son Evangile » (Rm 1, 1.2.9.15.16) et qui est la proclamation de ce que Dieu a accompli dans le Christ pour tous les croyants (Rm 5, 6-11 ; cf. 2 Co 5, 14-21).
Je ne parlerai ici que des chapitres 1 – 11. Pour bien suivre la pensée de Paul, il peut être utile de préciser la signification de certains termes que l’apôtre utilise dans sa Lettre.
Tout d’abord, dans les chapitres 1-5, les mots colère et justice. Paul parle de la « colère de Dieu » (Rm 1, 18 ; 2, 5. 8 ; 3, 5 ; 4, 15 ; 5, 9) pour exprimer l’incompatibilité radicale entre la sainteté et le péché. « ‘La colère de Dieu en action consiste à laisser la nature humaine pécheresse macérer dans son propre jus, (C.H. Dodd) quand l’homme choisit délibérément d’ignorer Dieu. Elle exprime le tragique de l’amour de Dieu, quand l’homme refuse sa miséricorde. Au cours de l’histoire d’Israël, la colère de Dieu et les châtiments qui la suivent sont fréquemment invoqués, […] ils expriment comme en creux la sainteté à laquelle l’homme est appelé et la confiance que Dieu lui fait ; ils constituent aussi un appel à la conversion. » (J.- P. LEMONON , Les Epitres de Paul II, p. 28)
A la colère de Dieu Paul oppose sa justice ; mais la « justice de Dieu» a dans la Bible une signification beaucoup plus large que dans notre usage : quand Dieu justifie (15 fois en Rm), il déclare quelqu’un juste et le mot justice appelle souvent l’idée de salut. « La justice de Dieu est éminemment une justice de salut. Au point qu’on pourrait presque conseiller au lecteur qui aborde Rm pour la première fois de substituer le plus souvent le mot salut à la mention de cette justice divine. » (Ch. PERROT, CE 65, p. 20)

Deux autres termes reviennent fréquemment dans le chapitre 8 : la chair et l’esprit.
Pour Paul, le mot « chair » désigne l’homme dans sa fragilité, son caractère provisoire, son humanité. « Toute chair » désigne la condition humaine à laquelle personne n’échappe. Mais souvent par ce mot « chair », Paul veut exprimer « l’homme dominé, asservi par le péché qui, par ses passions s’est installé en lui (Rm 7, 5). La chair n’est pas le péché mais la voie par laquelle le péché s’introduit dans l’homme. » (cf. J. –P. LEMONON, op. cit. p. 219)
Et concernant le mot « esprit » : « Le terme grec pneuma peut signifier souffle ou esprit ; le sens concret ne doit jamais être perdu de vue. Dans les lettres pauliniennes, et en particulier dans Rm 8, il est souvent difficile de distinguer entre l’Esprit de Dieu et l’esprit de l’homme, d’où parfois dans les traductions un emploi désordonné de la majuscule et de la minuscule (cf. 8, 4-5). Cette difficulté d’orthographe n’est pas sans intérêt, car Paul distingue avec soin l’Esprit de Dieu et l’esprit de l’homme (8, 16), mais en même temps ces deux réalités ne font pas nombre ; l’Esprit de Dieu dirige et anime l’esprit de l’homme, il prend possession du chrétien dans son ensemble, car il habite en lui (8, 9). » (J.-P. LEMONON, op. cit. p. 91)

De la Lettre aux Galates à la Lettre aux Romains
Dans la Lettre aux Romains, Paul reprend d’une manière plus ample ce qu’il avait exprimé en Ga : le salut est un don totalement gratuit de Dieu et il est offert à tout homme, Grec ou Juif, qui croit en Jésus Christ, c’est-à-dire qui s’ouvre à la révélation de l’amour de Dieu manifestée pour nous dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus.
Dans la Lettre aux Romains, Paul commence par montrer comment tous les hommes sont sous la « colère » de Dieu, parce que tous sont pécheurs : les païens, parce qu’ils n’obéissent pas à la loi de Dieu qui est inscrite en tout homme ; les Juifs, qui ont reçu une révélation particulière, la Loi de Moïse, mais qui sont incapables de l’observer entièrement. (Rm 1-3)

La justification ne peut donc venir que comme un acte gratuit de Dieu. Paul trouve l’annonce d’une telle justification dans ce que la Bible nous dit d’Abraham. (Rm 4)
« Abraham, notre père », disaient les Juifs et ils mettaient surtout en lumière les œuvres du patriarche (cf. la note BJ sur Rm 4, 2). Paul relit les textes concernant Abraham (spécialement Gn 15, 6 et 17, 9-14) en soulignant deux points :
– tout d’abord, Abraham est déclaré juste par Dieu, à cause de sa foi (Gn 15, 6), indépendamment de la circoncision et de la Loi : il était encore incirconcis (Rm 4, 10-11) et il a reçu les promesses de Dieu bien des siècles avant que vienne la Loi de Moïse (Rm 4, 13-16).
– ainsi Abraham peut être le père des incirconcis aussi bien que des circoncis (Rm 4, 10-12) et les promesses qui lui ont été faites sont valables pour toute sa descendance, c’est-à-dire pour tous ceux qui, comme lui, croient : « pour nous qui croyons en Celui qui a ressuscité d’entre les morts Jésus notre Seigneur, livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification. » (Rm 4, 24-25)

Dans les chapitres 5-11, Paul va maintenant parler du salut. Ce salut exprimé en Rm 5, 6-11 qui nous est acquis par la foi, grâce à la solidarité du Christ, bien plus forte que celle que nous avons, par nature, avec Adam (Rm 5, 12-21). C’est par le baptême que le croyant participe à la mort et à la Résurrection du Christ et est ainsi appelé à une vie nouvelle (Rm 6, 4).

Libéré alors de la Loi (Rm 7), le croyant peut vivre dans l’Esprit ; dès maintenant, il peut dire « Abba, Père » (8, 15), mais il est encore dans l’attente – comme d’ailleurs toute la création – de l’accomplissement de ce salut dont il a reçu les prémices (Rm 8, 19-25). Mais il est sûr de ce salut : « Nous savons que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. Ceux que d’avance, il a connus, il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de son Fils, afin qu’il soit le premier-né d’une multitude de frères ; ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il les aussi justifiés ; et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés. » (Rm 8, 28-30)

Rm 9 – 11 : Le mystère d’Israël
Quand on arrive à la fin de Rm 8, on pourrait assez facilement passer à Rm 12 (la partie parénétique de la lettre). Pourtant les chapitres 9-11 ne sont pas une insertion postérieure. Le problème que Paul aborde ici est bien dans la ligne de tout son développement (cf. la note TOB sur Rm 9, 2).
« S’il est vrai que le salut par la foi en Jésus Christ est conforme aux oracles de l’Ancien Testament et qu’il en réalise les promesses (cf. 1, 2 ; 3, 21.30), le peuple juif, qui est le peuple des promesses, aurait dû croire en Jésus et ainsi se trouver dans l’assurance du salut. Or ce peuple, dans son ensemble, n’a pas cru en Jésus. Il semble donc que le salut par la foi en Jésus, c’est-à-dire toute la thèse de Paul, ne cadre pas avec les promesses de l’Ancien Testament, car Dieu ne peut pas manquer d’être véridique (cf. 3,3). » (J. CANTINAT, Les Epitres de saint Paul expliquées, p. 140)
Pourquoi ce peuple préparé, par Dieu depuis des siècles, n’a-t-il pas reconnu Jésus comme son Messie ? C’est à cette question que Paul veut répondre ici. Il va procéder en trois étapes, où il passe de la désolation à l’espoir, puis de l’espoir à la certitude du salut : d’où trois parties
– le constat et les questions : Rm 9, 1-33
– de l’espoir à la possibilité du salut : Rm 10, 1 – 11, 24
– le mystère du salut d’Israël : Rm 11, 25-36
Son argumentation, est serrée et fait appel à de nombreux passages bibliques, parmi lesquels on peut relever l’histoire de Jacob-Esaü (le thème des deux frères ou du cadet préféré à l’aîné) que l’on trouve en Gn 25, 19ss et surtout dans l’interprétation qu’en donne Ml 1, 2-3 : « Esaü n’était-il pas le frère de Jacob ? – oracle du Seigneur. Pourtant j’ai aimé Jacob et j’ai haï Esaü », soulignant ainsi la totale liberté des choix de Dieu.

Dans ces chapitres, Paul réfléchit à la situation éclatée qu’il connaît : les Juifs qui ont cru au Christ et ceux qui le refusent ; les communautés helléno-chrétiennes qui s’écartent du judaïsme et même de certains judéo-chrétiens. Il y a donc une double, même une triple, rupture. Et la mission de Paul, sa vocation auprès des païens, est pour une bonne part à l’origine de cette situation.
C’est aussi, semble-t-il, la situation de l’Eglise de Rome que l’apôtre a en vue. A la fin des années 50, il y a à Rome une montée de l’hostilité des païens contre les Juifs (à cause des troubles en Palestine qui conduiront à la Guerre juive en 66-70) ; d’autre part, à la suite de l’expulsion des Juifs de Rome (édit de Claude en 49), dans la communauté chrétienne, les judéo-chrétiens sont minoritaires et les rapports entre les croyants venus du monde juif et ceux issus du monde païen suscitent des tensions (cf. Rm 14, 1-15, 13).

« Dans un contexte communautaire et religieux profondément « éclaté », à Rome comme dans la Diaspora d’alors, Rm 9-11 est d’une grande importance, tant il est le juste reflet d’une pratique communautaire que l’Apôtre veut mettre en place. […] Le texte de Paul est prophétique, non point d’abord parce qu’il découvrirait un pan nouveau du scénario de l’avenir, mais parce qu’il déclare notre situation d’aujourd’hui à l’endroit d’Israël, et réciproquement. » (Ch. PERROT, CE 65, p. 52)

Dans ce texte, Paul dit son espérance dans le dessein de Dieu concernant Israël. Il reconnaît que seul un « reste » d’Israël a cru à l’Evangile (11, 1-5), mais ce « reste » représente les « prémices » (11, 16 et note TOB sur ce verset) qui annoncent la réalisation plénière du dessein de Dieu, « et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit : De Sion viendra le libérateur ; il écartera de Jacob les impiétés. Et voilà quelle sera mon alliance avec eux, quand j’enlèverai leurs péchés. » (11, 26-27). Un dessein où Dieu est totalement libre, mais aussi où il reste fidèle aux promesses faites aux pères (11, 28).
Paul met donc en garde les helléno-chrétiens contre une certaine autosuffisance : si Dieu a retranché des branches de l’olivier franc et a greffé sur le tronc des branches d’oliviers sauvages, ne pourrait-il pas également retrancher de telles branches, si elles étaient infidèles, comme il peut, à nouveau, greffer les branches qu’il avait coupées (11, 17-24).

Comme on le voit, Paul « ne donne pas de solution théologique visant à réduire la rupture entre la Synagogue et l’Eglise. Paul n’en appelle pas à une conversion finale pour dire son mépris d’un Israël qui n’a pas encore reçu son Seigneur. Il invite plutôt à reconnaître des situations respectives, non seulement sans réduire l’autre, mais en lui ouvrant aussi un avenir de salut, dans un salut qui pour l’Eglise ne peut pas ne pas engager de quelque manière le Christ d’Israël. Au fait n’est-ce pas là le véritable œcuménisme ? En lisant ces textes, le chrétien d’aujourd’hui est invité à reconnaître son exacte situation communautaire à l’endroit d’Israël et à crier sa joie dans le salut de Dieu. Quant au reste, tout est grâce ! » (Ch. PERROT , CE 65, p. 53)