L’INTERPRETATION DE LA BIBLE DANS L’EGLISE

selon le Document de la Commission Biblique Pontificale (15 avril 1993)

Ce document voulait marquer deux anniversaires importants pour l’exégèse catholique de la Bible : le centenaire de Providentissimus de Léon XIII et le cinquantenaire de Divino afflante Spiritu de Pie XII.
Le but de ce document est « d’indiquer les chemins qu’il convient de prendre pour arriver à une interprétation de la Bible aussi fidèle que possible à son caractère à la fois humain et divin. »
Sans prendre position sur toutes les questions qui se posent à propos de la Bible, il voudrait « examiner les méthodes susceptibles de contribuer efficacement à mettre en valeur toutes richesses contenues dans les textes bibliques afin que la Parole de Dieu puisse devenir toujours davantage la nourriture spirituelle des membres du peuple de Dieu, la source pour eux d’une vie de foi, d’espérance et d’amour, ainsi qu’une lumière pour toute l’humanité (cf. D.V. 21).»

Le document distingue entre Méthodes et Approches, et parmi les méthodes, il donne la première place à la méthode historico-critique avant de parler des méthodes et des approches nouvelles de la Bible.

A .- La méthode historico-critique

Après un rappel historique depuis R. SIMON, J. ASTRUC, en passant par H. GUNKEL, M. DIBELIUS, R. BULTMANN, jusqu’aux chercheurs de la Redaktionsgechichte, le Document présente les principes de cette méthode :

– méthode historique, non seulement parce qu’elle s’applique à des textes anciens mais « surtout parce qu’elle cherche à élucider les processus historiques de production des textes bibliques, processus diachronique parfois compliqué et de longue durée. »
– méthode critique « parce qu’elle opère à l’aide de critères scientifiques aussi objectifs que possible en chacune de ses démarches (de la critique textuelle à l’étude critique de la rédaction), de façon à rendre accessible au lecteur moderne le sens textes bibliques souvent difficile à saisir. »
– méthode analytique : elle permet de mieux saisir le contenu de la révélation en étudiant le texte biblique comme un autre texte de l’antiquité et en le commentant en tant que langage humain.

Le travail commence par l’établissement du texte (critique textuelle), puis par l’analyse linguistique (morphologie, syntaxe) et littéraire, et quand les « les textes étudiés appartiennent à un genre littéraire historique ou sont en rapport avec des événements de l’histoire, la critique historique complète la critique littéraire, pour préciser leur portée historique, au sens moderne de l’expression. »
« La méthode historico-critique est la méthode indispensable pour l’étude scientifique des textes anciens. Puisque l’Ecriture Sainte, en tant que ‘Parole de Dieu en langage d’homme’, a été composée par des auteurs humains en toutes ses parties et toutes ses sources, sa juste compréhension, non seulement admet comme légitime, mais requiert l’utilisation de cette méthode. »

Certains éléments de cette méthode sont anciens, mais des perfectionnements ont été apportés depuis la Renaissance et le recours aux sources. On pense à tout le travail fait sur les sources du Pentateuque ; aux recherches pour mieux expliquer les convergences et les divergences dans les Evangiles synoptiques (hypothèse des deux Sources) ; enfin à celles de l’Histoire de la Formation et de la Rédaction des Evangiles.

Evaluation

Cette méthode a permis de mieux comprendre la Bible : « Auparavant, l’interprétation juive ou chrétienne de la Bible n’avait pas une conscience claire des conditions historiques concrètes et diverses dans lesquelles la Parole de Dieu s’est enracinée … ; elle (la méthode historico-critique) a conduit à une compréhension plus exacte de la vérité de l’Ecriture Sainte (cf. D. V. 12.)

Mais elle a aussi des limites car « elle se restreint à la recherche du sens du texte biblique dans les circonstances historiques de sa production et ne s’intéresse pas aux autres potentialités de sens qui se sont manifestées au cours des époques postérieures de la révélation biblique et de l’histoire de l’Eglise. » Or c’est le texte dans son état final qui est l’expression de la Parole de Dieu. « Mais l’étude diachronique demeure indispensable pour faire saisir le dynamisme historique qui anime l’Ecriture Sainte et pour manifester sa riche complexité. »
Elle est en partie complétée (et contestée) aujourd’hui par ceux qui privilégient une analyse synchronique, car « le but de la méthode historico-critique est de mettre en lumière, de façon surtout diachronique, le sens exprimé par les auteurs et rédacteurs. » Mais avec l’aide d’autres méthodes et approches, « elle ouvre au lecteur moderne l’accès à la signification du texte de la Bible, tel que nous l’avons. »

B. – Nouvelles méthodes d’analyses littéraires

Après avoir rappelé qu’aucune méthode scientifique n’est en mesure de correspondre, à elle seule, à toutes les richesse des textes bibliques, le document invite à mettre à profit ce que de nouvelles méthodes littéraires peuvent apporter à la lecture de la Bible.

1) l’analyse rhétorique

La rhétorique est l’art de composer des discours persuasifs. L’analyse rhétorique n’est pas nouvelle ; ce qui est nouveau, c’est son utilisation systématique pour l’interprétation de la Bible. On note trois approches différentes :

– la première se base sur la rhétorique greco-latine et s’intéresse surtout aux textes du NT.

– d’autres auteurs sont attentifs aux procédés sémitiques de composition (étude des multiples formes de parallélisme et d’autres procédés sémitiques de composition). Sur ce point, cf. encore R. MEYNET, dans CERIT, Exégèse et herméneutique. Comment lire la Bible, (lectio divina 158), p. 69-87.

– d’autres enfin parlent de la nouvelle rhétorique qui « veut pénétrer au cœur du langage de la révélation en tant que langage religieux persuasif et mesurer son impact dans le contexte social de la communication. »

Ces analyses rhétoriques sont fondamentalement synchroniques ; elles ne peuvent pas constituer une méthode qui se suffirait à elle-même.
D’autre part, la question se pose : les auteurs bibliques appartenaient-ils tous à des milieux cultivés ? Ont-ils suivi les règles de la rhétorique pour composer leurs écrits ? Ces questions ne mettent pas en doute la valeur de ces méthodes, mais appellent à faire preuve de discernement.

2) L’analyse narrative

Cette méthode souligne l’importance du récit dans la Bible et elle s’applique à beaucoup plus de textes que la précédente : « l’Ancien Testament présente une histoire du salut dont le récit efficace devient substance de la profession de foi, de la liturgie et de la catéchèse (cf. Ps 78, 3-4 ; Ex 12, 14-17 ; Dt 6, 20-25 ; 26, 5-11). De son côté, la proclamation du kérygme chrétien comprend la séquence narrative de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ, événements dont les Evangiles nous offrent le récit détaillé. La catéchèse se présente, elle aussi, sous forme narrative (cf. 1 Co 11, 23-25). »

La méthode d’analyse de cette approche est « particulièrement attentive aux éléments du texte qui concernent l’intrigue, les personnages et le point de vue pris par le narrateur. » Elle étudie la façon dont l’histoire est racontée de manière à engager le lecteur dans ‘le monde du récit’ et son système de valeur
A cette étude, typiquement littéraire, s’associe une réflexion théologique : « On insiste sur la nécessité de raconter le salut (aspect informatif du récit) et de raconter en vue du salut (aspect performatif.) Le récit biblique, en effet, contient – implicitement ou explicitement selon les cas – un appel existentiel adressé au lecteur. » En effet, un texte continue à exercer son influence dans la mesure où des lecteurs (par exemple nous-mêmes) peuvent s’identifier au ‘lecteur implicite’

Cette méthode d’analyse devrait faciliter le passage entre le sens du texte dans son contexte historique et la portée du texte pour le lecteur d’aujourd’hui. Mais cette approche synchronique ne peut se suffire à elle-même. Sur cette manière d’aborder la Bible, voir encore D. MARGUERAT, Quand la Bible se raconte, (lire la Bible 134), p. 9-38.

3) L’analyse sémiotique

Connue en France grâce au P. J. DELORME et au CADIR (Centre d’analyse du discours religieux), cette approche veut rendre plus attentif « au fait que chaque texte biblique est un tout cohérent, qui obéit à des mécanismes linguistiques précis » et peut ainsi contribuer à notre compréhension de la Parole de Dieu, exprimée en langage humain.
Mais pour être appliquée à la Bible, cette méthode doit être ‘purifiée’ de certains présupposés philosophiques, « car la Bible est une Parole de Dieu sur le réel, que Dieu a prononcée dans une histoire, et qu’il nous adresse aujourd’hui par l’intermédiaire d’auteurs humains. L’approche sémiotique doit être ouverte à l’histoire : celle des acteurs des textes d’abord ; celle de leurs auteurs et de leurs lecteurs ensuite. Le risque est grand, chez les utilisateurs de l’analyse sémiotique, d’en rester à une étude formelle du contenu et de ne pas dégager le message des textes. »

C. – Approches basées sur la tradition

La Bible se présente comme un ensemble de témoignages d’une même grande tradition. Les méthodes mentionnées ci-dessus étudient le texte de la Bible en le morcelant : d’où l’intérêt des approches plus globales :

1) l’approche canonique

L’approche canonique (B.S. CHILDS, A. SANDERS) s’intéresse à l’unité de la Bible ; elle veut interpréter « chaque texte biblique à la lumière du Canon des Ecritures, c’est-à-dire de la Bible reçue en tant que norme de foi par la communauté des croyants. Elle cherche à situer chaque texte à l’intérieur de l’unique dessein de Dieu dans le but d’aboutir à une actualisation de l’Ecriture pour notre temps. Elle ne prétend pas se substituer à la méthode historico-critique, mais elle souhaite la compléter […] L’approche canonique réagit avec raison contre la valorisation exagérée de ce qui est supposé être originel et primitif, comme si cela seul était authentique. L’Ecriture inspirée est bien l’Ecriture telle que l’Eglise l’a reconnue comme règle de sa foi »

2) l’approche par le recours aux traditions juives d’interprétation

L’AT a pris sa forme dans le Judaïsme des derniers siècles avant l’ère chrétienne ; le Judaïsme a été également le milieu d’origine du NT et de l’Eglise naissante. De là, l’importance de connaître les traditions juives (les targums ; la littérature intertestamentaire). La connaissance des procédés juifs d’interprétation des textes peut nous aider à mieux saisir comment les textes de l’AT étaient compris à l’époque de Jésus et des Evangélistes.

Mais il faut nous souvenir que « le judaïsme ancien était d’une grande diversité. La forme pharisienne, qui a prévalu ensuite dans le rabbinisme, n’était pas la seule. »

Il ne faut pas oublier non plus que les clés de lecture ne sont pas les mêmes pour les Juifs et pour les chrétiens. Pour les chrétiens, « c’est la foi au Seigneur Jésus, mort et ressuscité, désormais vivant, Messie et Fils de Dieu, qui rassemble une communauté. » Cf. E. COTHENET, qui renvoie à la Lettre pastorale de Mgr. Michel SABBAH : « Lire et vivre la Bible au pays de la Bible aujourd’hui » (Doc. Cath. no. 2086, janvier 1994, p. 72-83)

3) L’approche par l’histoire des effets du texte

Cette approche relativement nouvelle (1960-70) s’intéresse aux rapports entre le texte et les lecteurs : « on a commencé à faire entrer dans le travail d’interprétation l’histoire de l’effet provoqué par un livre ou un passage de l’Ecriture, (Wirkungsgeschichte)» dans différents domaines (littéraire, artistique, théologique, ascétique et mystique.

Cette étude peut être très riche et stimulante, mais « l’histoire atteste aussi l’existence de courants d’interprétations tendancieuses et fausses, aux effets néfastes (antisémitisme, discriminations raciales, illusions millénaristes) […] Cette approche ne peut pas être une discipline autonome. Un discernement est donc nécessaire. »

D. – Approches des sciences humaines

« Pour se communiquer, la Parole de Dieu a pris racine dans la vie de groupes humains. […] Il s’ensuit que les sciences humaines – en particulier la sociologie, l’anthropologie et la psychologie – peuvent contribuer à une meilleure compréhension de certains textes. »

– l’approche sociologique : « L’étude critique de la Bible nécessite une connaissance aussi exacte que possible des comportements sociaux qui caractérisaient les divers milieux dans lesquels les traditions bibliques se sont formées ». Ceci vaut pour l’AT (les diverses formes d’organisation sociale et religieuse qu’Israël a connues au cours de son histoire), comme pour le NT (le genre de vie adoptée avant Pâques par Jésus et ses disciples, les structures sociales des communautés pauliniennes, etc.)

– l’approche par l’anthropologie culturelle (qui cherche à définir les différents types d’hommes dans leur milieu : milieu rural et urbain ; la famille, la parenté ; la situation de la femme ; le rapport homme libre /esclave, etc.)

– l’approche psychologique et psychanalytique : « Les études de psychologie et de psychanalyse apportent à l’exégèse biblique un enrichissement, car grâce à elles, certains textes de la Bible peuvent être mieux compris en tant qu’expériences de vie et règles de comportement. La religion, on le sait, est toujours dans une situation de débat avec l’inconscient. »

E. – Approches contextuelles

« L’interprétation d’un texte est toujours dépendante de la mentalité et des préoccupations de ses lecteurs. Ceux-ci accordent une attention privilégiée à certains aspects et, sans même y penser, en négligent d’autres. […] Actuellement les mouvements de libération et le féminisme retiennent particulièrement l’attention. »

1) approche libérationiste

Spécialement en Amérique Latine, « partant de points de vue socio-culturels et politiques propres, elle (cette approche) pratique une lecture biblique orientée en fonction des besoins du peuple, qui cherche dans la Bible la nourriture de sa foi et de sa vie. […] Les principes sont les suivants : Dieu est présent dans l’histoire de son peuple pour le sauver. Il est le Dieu des pauvres qui ne peut tolérer l’oppression ni l’injustice. C’est pourquoi l’exégèse ne peut être neutre, mais doit prendre parti, à la suite de Dieu, pour les pauvres et s’engager dans le combat pour la libération des opprimés.»

Cette approche « a une valeur indubitable : le sens profond de la présence de Dieu qui sauve ; l’insistance sur la dimension communautaire de la foi ; l’urgence d’une praxis libératrice enracinée dans la justice et dans l’amour ; une relecture de la Bible qui cherche à faire de la Parole la lumière et la nourriture du peuple de Dieu au milieu de ses luttes et de ses espérances. »

Mais elle comporte aussi des risques : sélection de textes qui éclairent des situations et peuvent inspirer une praxis en négligeant d’autres textes tout aussi importants pour un comportement fidèle à la Parole de Dieu ; recours à certains instruments d’analyse inspirés de doctrine marxiste…

2) approche féministe

Cette approche nous vient surtout d’Amérique du Nord, en lien avec le mouvement de la libération de la femme. Elle est aussi la conséquence de la part plus active prise par des femmes dans l’étude exégétique, ce qui est heureux car « la sensibilité féminine porte à déceler et à corriger certaines interprétations courantes, qui étaient tendancieuses et visaient à justifier la domination de l’homme sur la femme. »

« L’exégèse féministe soulève souvent les questions de pouvoir dans l’Eglise, qui sont, on le sait, objet de discussion et d’affrontements. En ce domaine, l’exégèse féministe pourra être utile dans la mesure où elle ne tombera pas dans les pièges qu’elle dénonce et où elle ne perdra pas de vue l’enseignement évangélique sur le pouvoir comme service, enseignement adressé par Jésus à tous ses disciples, hommes et femmes. »

F. – Lecture fondamentaliste

Si le Document s’est montré ouvert à tout ce qui peut favoriser une lecture féconde de la Bible, il est, par contre, très clair sur le danger que représente le fondamentalisme. Je le cite largement :

« La lecture fondamentaliste part du principe que la Bible étant la Parole de Dieu inspirée et exempte d’erreurs, doit être lue et interprétée littéralement en tous ses détails. Mais par ‘interprétation littérale’, elle entend interprétation primaire, littéraliste, c’est-à-dire excluant tout effort de compréhension de la Bible qui tienne compte de sa croissance historique et de son développement. Elle s’oppose donc à l’utilisation de la méthode historico-critique, comme de toute autre méthode scientifique pour l’interprétation de l’Ecriture. »

« Refusant de tenir compte du caractère historique de la révélation, elle se rend incapable d’accepter pleinement la vérité de l’Incarnation elle-même. […] Le fondamentalisme tend à traiter le texte biblique comme s’il avait été dicté mot à mot par l’Esprit et n’arrive pas à reconnaître que la Parole de Dieu a été formulée dans un langage et une phraséologie conditionnée par telle ou telle époque. Il n’accorde aucune attention aux formes littéraires et aux façons humaines de penser présentes dans les textes bibliques, dont beaucoup sont le fruit d’une élaboration qui s’est étendue sur de longues périodes de temps et portent la marque de situations historiques fort diverses »

« En ce qui concerne les évangiles, le fondamentalisme ne tient pas compte de la croissance de la tradition évangélique, mais confond naïvement le stade final de cette tradition (ce que les évangélistes ont écrit) avec le stade initial (les actions et les paroles du Jésus de l’histoire). Il néglige du même coup une donnée importante : la façon dont les premières communautés chrétiennes elles-mêmes ont compris l’impact produit par Jésus de Nazareth et son message. Or c’est là un témoignage de l’origine apostolique de la foi et son expression directe. »

« Enfin, dans son attachement au principe du ‘sola Scriptura’, le fondamentalisme sépare l’interprétation de la Bible de la Tradition guidée par l’Esprit, qui se développe authentiquement en liaison avec l’Ecriture au sein de la communauté de la foi. Il lui manque de réaliser que le Nouveau Testament a pris forme à l’intérieure de l’Eglise chrétienne et qu’il est Sainte Ecriture de cette Eglise, dont l’existence a précédé la composition des textes. »

« L’approche fondamentaliste est dangereuse, car elle est attirante pour les personnes qui cherchent des réponses bibliques à leurs problèmes de vie. Elle peut les duper en leur offrant des interprétations pieuses mais illusoires, au lieu de leur dire que la Bible ne contient pas nécessairement des réponses immédiates à chacun de ces problèmes. Le fondamentalisme invite, sans le dire, à une forme de suicide de la pensée. Il met dans la vie une fausse certitude, car il confond inconsciemment les limitations humaines du message avec la substance divine de ce message. »

(Les textes cités de ce Document sont empruntés à la DOCUMENTATION CATHOLIQUE du 2 janvier 1994, no. 2085).